Marc Leblanc est archéologue au Service Régional d’Archéologie de la DRAC Nouvelle-Aquitaine. Spécialiste du Néolithique dans le Centre-Ouest de la France, il a participé à plusieurs opérations archéologiques dans le secteur de Château-Larcher et dans la vallée de la Clouère. Nous l’avons rencontré lors d’une journée de prospection dans les champs qui entourent les dolmens d’Arlait.
Vingt ans de terrain néolithique dans le Vienne
Château-larcher86.fr : Vous travaillez sur le Néolithique dans le Vienne depuis plus de vingt ans. Qu’est-ce qui vous a amené à vous spécialiser sur cette période ?
Marc Leblanc : Le Néolithique est la période fondatrice de notre civilisation agricole. C’est le moment où l’humanité a inventé l’agriculture, l’élevage, la céramique, le village permanent — tout ce qui constitue le socle de nos sociétés modernes. Et le Vienne est un observatoire exceptionnel pour cette période : le calcaire affleurant conserve bien les restes archéologiques, les vallées ont été occupées densément dès le Néolithique ancien, et le département compte un nombre remarquable de monuments mégalithiques encore debout. C’est un laboratoire à ciel ouvert.
Les dolmens d’Arlait : intérêt et datation
Parlez-nous des dolmens d’Arlait à Château-Larcher. Quelle est leur importance pour la connaissance du Néolithique viennois ?
Les dolmens d’Arlait sont représentatifs du Néolithique moyen du Centre-Ouest, qu’on situe approximativement entre 3500 et 2500 avant notre ère. Leur construction correspond à une phase de densification des populations néolithiques dans la vallée de la Clouère — une période où l’agriculture est bien établie, où les communautés sont sédentaires et où les rituels funéraires collectifs jouent un rôle social majeur.
Ce qui me fascine dans les dolmens en général, c’est qu’ils sont des conversations entre les vivants et les morts. Quand vous construisez un dolmen, vous ne construisez pas simplement un tombeau. Vous créez un monument visible dans le paysage, un point de repère qui dit à tout le territoire : « Nos ancêtres sont ici. Nous appartenons à cette terre. » C’est une déclaration territoriale, mais aussi une déclaration identitaire.
Comment peut-on dater des dolmens comme ceux d’Arlait avec précision ?
La datation des dolmens est toujours une question complexe. La structure architecturale elle-même — les dalles de pierre — ne se date pas directement. On date ce qu’on trouve à l’intérieur : des ossements humains, des charbons de bois liés à des rituels funéraires, des poteries déposées avec les défunts.
La radiocarbone (C14) est notre outil principal. Elle permet de dater des matières organiques avec une précision de plus en plus grande grâce aux calibrations. Pour des ossements néolithiques dans un dolmen, on peut obtenir des fourchettes de quelques siècles.
La typo-chronologie des céramiques est un outil complémentaire : les formes et les décors des poteries varient régulièrement au cours du Néolithique, et les comparaisons avec d’autres sites datés permettent des approximations chronologiques.
Pour les dolmens d’Arlait, les études existantes et les comparaisons régionales suggèrent une construction entre 3500 et 3000 avant notre ère — ce qui les place dans le Néolithique moyen, période de construction intense dans le Centre-Ouest. Le guide archéologique des mégalithes du Vienne offre une synthèse complète sur les sites comparables du département.
Construction mégalithique : techniques et matériaux
Comment les populations néolithiques construisaient-elles ces monuments ? Avec quels outils ?
C’est la question que tout le monde se pose, et les expériences d’archéologie expérimentale nous donnent des réponses de plus en plus précises. Pour les dolmens de taille modeste comme ceux d’Arlait, dont les dalles pèsent de quelques centaines de kilos à quelques tonnes, il faut une vingtaine à une quarantaine de personnes bien organisées.
Les outils sont simples mais efficaces : des leviers en bois, des cordes en fibre végétale, des galets comme rouleaux, des rampes de terre qui permettent de faire glisser progressivement les dalles jusqu’à leur position. Aucune technologie mystérieuse, aucune intervention extraterrestre — juste de l’ingénierie humaine très efficace.
Ce qui est remarquable, c’est que la construction d’un dolmen nécessite une organisation sociale sophistiquée : il faut coordonner des dizaines de personnes, planifier le chantier sur plusieurs semaines ou mois, mobiliser une communauté entière autour d’un projet commun. Le dolmen n’est pas seulement un monument funéraire — c’est un projet collectif qui renforce la cohésion sociale.
Que trouve-t-on habituellement dans les dolmens du Vienne ?
Les dolmens étaient des sépultures collectives, utilisées sur plusieurs générations. On y déposait les défunts successivement, parfois pendant des siècles. Au fil du temps, les ossements antérieurs étaient souvent déplacés, entassés dans un coin pour faire de la place aux nouveaux venus. Cette manipulation des ossements n’est pas une négligence — elle fait partie du rituel. Les morts restaient présents, mais ils « recédaient » la place aux plus récents.
Ce qu’on trouve dans un dolmen bien conservé : des ossements humains (parfois de nombreux individus), des poteries qui accompagnaient les défunts, des outils en silex (herminettes, grattoirs, pointes de flèche), des parures (perles en calcaire ou en coquillage), et parfois des traces de couleurs — ocre rouge qui servait probablement dans des rituels funéraires.
Qu’en est-il de l’ADN ancien ? Cette technique a-t-elle été utilisée sur les dolmens du Vienne ?
L’ADN ancien est l’une des révolutions de l’archéologie des vingt dernières années. Il permet d’identifier les liens de parenté entre les individus enterrés dans un même dolmen, de reconstituer les migrations des populations néolithiques, et même de dire quelque chose sur l’apparence physique des personnes (couleur des yeux, des cheveux).
Pour le Vienne spécifiquement, des études sont en cours ou ont été publiées sur quelques sites. Les résultats confirment les grandes lignes qu’on connaissait par d’autres méthodes : les populations qui construisaient les mégalithes dans le Centre-Ouest descendent pour partie de migrants agriculteurs venus d’Anatolie il y a 7 000 à 6 000 ans, qui se sont mélangés progressivement aux chasseurs-cueilleurs locaux.
Archéologie moléculaire et découvertes récentes
Y a-t-il des découvertes récentes dans le secteur de Château-Larcher ?
Oui. Sans entrer dans les détails d’études encore en cours, des prospections récentes dans les champs autour du bourg ont révélé des indices de présence néolithique dense : des éclats de silex taillé, des fragments de poteries, des traces au sol visibles en photographie aérienne qui correspondent probablement à des structures d’habitat ou d’enclos.
Le secteur de Château-Larcher et de la vallée de la Clouère est clairement un territoire d’occupation néolithique important — ce n’est pas surprenant, car les conditions étaient idéales : eau disponible dans la vallée, calcaire affleurant pour la construction des dolmens, terres fertiles sur les plateaux. Mais l’archéologie de ce territoire n’est pas encore épuisée. Il y a probablement encore des découvertes à faire.
Un mot pour les amateurs de préhistoire qui visitent Château-Larcher ?
Allez voir les dolmens d’Arlait — le circuit depuis le bourg est facile et vaut vraiment le détour. Et quand vous serez devant ces dalles, essayez d’imaginer le chantier : une vingtaine d’hommes et de femmes néolithiques, avec des leviers de bois et de la sueur, qui déplacent des tonnes de calcaire pour construire une maison pour leurs morts. Pas par obligation, pas par peur, mais parce qu’ils pensaient que leurs ancêtres le méritaient.
Il y a quelque chose de profondément humain là-dedans — et qui n’a pas disparu. Nous construisons encore des monuments pour nos morts. La forme a changé, mais le geste est le même. Les amateurs de patrimoine mégalithique rural apprécieront également les ressources sur le patrimoine religieux de la Brie, qui propose un éclairage complémentaire sur la conservation des sites archéologiques dans les communes rurales françaises.
Marc Leblanc est l’auteur de plusieurs articles scientifiques sur le Néolithique du Centre-Ouest de la France, publiés dans les Revues Archéologiques du Centre de la France et dans les Bulletins de la Société Préhistorique Française.
