Marie-Hélène Gauthier est maître de conférences HDR en ethnologie à l’Université de Poitiers (UFR Sciences Humaines et Arts). Spécialiste des rites funéraires et du patrimoine immatériel du Centre-Ouest de la France, elle a participé à l’inventaire du patrimoine immatériel de la Nouvelle-Aquitaine pour la DRAC de 2017 à 2021 et est membre du Comité du Patrimoine Immatériel auprès de l’UNESCO, section France. Elle a publié notamment « Le cimetière médiéval : espace de mémoire et de foi » (2019, PUF) et « Traditions commémoratives en Poitou-Charentes » (2022, CTHS). Nous l’avons rencontrée à Château-Larcher, devant la lanterne des morts.


Un regard d’ethnologue sur la lanterne des morts

Château-larcher86.fr : Vous êtes ethnologue, spécialiste du patrimoine immatériel. Qu’est-ce qu’un ethnologue va chercher dans un monument comme la lanterne des morts ?

Marie-Hélène Gauthier : La première chose, c’est de ne pas s’arrêter à la pierre. Un ethnologue regarde un monument et se demande immédiatement : qui faisait quoi autour de ce monument, et pourquoi ? Dans le cas d’une lanterne des morts, les questions sont multiples. Qui allumait la flamme chaque soir ? Selon quels rituels ? Quelles prières étaient dites ? Qui finançait l’entretien ? Quand cessait-on d’allumer la lampe pour un défunt particulier ? Ces pratiques, ces gestes, ces croyances associées — c’est ce qu’on appelle le patrimoine immatériel. Et c’est tout aussi précieux que la pierre elle-même, parce que sans lui, la pierre est muette.

Ce qui m’a frappée à Château-Larcher dès ma première visite, c’est la cohérence de l’ensemble. La lanterne n’est pas un monument isolé. Elle est dans un rapport de dialogue constant avec l’église romane, avec le cimetière paroissial qui l’entourait, avec le château fort sur sa butte. C’est un paysage culturel complet, où chaque élément éclaire les autres.

Comment comprendre ce dialogue entre l’église, le cimetière et la lanterne ?

Marie-Hélène Gauthier : Dans la topographie du village médiéval, ces trois espaces formaient un continuum. On entrait dans l’église par un portail qui ouvrait sur le cimetière — ou inversement, on traversait le cimetière pour aller à l’église. La frontière entre les deux n’était pas hermétique. Le cimetière était l’atrium de l’église, son antichambre extérieure.

La lanterne des morts marquait le centre de cet espace ou son point le plus visible. Elle était le focal point du cimetière, son monument le plus élevé, sa présence nocturne. Elle organisait l’espace : on se repérait par rapport à elle. En ethnologie, on dit que ce type de monument a une fonction d’orientation — non pas seulement géographique mais symbolique. Il indique où est le centre, où est le sacré, où se trouve la mémoire collective.

Le cimetière médiéval : espace de vie sociale

Les sources médiévales décrivent le cimetière comme un espace de vie sociale intense. Comment comprendre cela depuis notre perspective contemporaine ?

Marie-Hélène Gauthier : C’est l’une des données les plus dérangeantes pour nous, habitués à considérer le cimetière comme un espace de recueillement silencieux. Les sources médiévales — synodes épiscopaux, actes de conciles locaux, chroniques monacales — témoignent de l’usage intensif des cimetières pour des activités qui nous semblent totalement incongrues : marchés, jeux, danses, bals, réunions d’assemblées villageoises, procès même.

L’Église s’en irritait régulièrement. Des décrets synodaux du XIIe et XIIIe siècle interdisent explicitement les danses et les jeux dans les cimetières — ce qui prouve que ces pratiques existaient et résistaient aux injonctions religieuses. Mais il faut comprendre pourquoi elles existaient : le cimetière était le seul espace véritablement communautaire disponible. Il était à la fois grande place, terrain neutre et lieu de mémoire collective. Il appartenait à tout le monde, vivants et morts ensemble.

Cette cohabitation n’était pas de l’indécence ou de l’irrespect. Elle exprimait une conception très différente de la mort et de la communauté humaine. Les morts n’étaient pas partis ailleurs, dans un au-delà lointain et abstrait. Ils dormaient sous les pieds. Ils étaient là, présents, membres à part entière de la communauté — une communauté qui s’étendait dans le temps aussi bien que dans l’espace.

La symbolique chrétienne médiévale de la lanterne des morts et ces pratiques sociales sont deux faces d’une même réalité : la mort n’était pas une rupture mais une transformation au sein de la communauté.

Cimetière de village français en automne avec église romane visible

Les Médiévaux et leur rapport à la mort

Que nous dit la lanterne des morts de la relation des Médiévaux à la mort ?

Marie-Hélène Gauthier : La première chose qu’elle dit, c’est que la mort était apprivoisée — au sens littéral du terme. Les Médiévaux vivaient avec leurs morts de manière bien plus concrète que nous. Les cimetières étaient dans les villages, pas à leur périphérie. On voyait les tombes chaque jour en allant à l’église. On priait pour des personnes nommées, connues, proches.

La lanterne des morts dit aussi quelque chose sur l’angoisse de l’abandon. Dans la théologie médiévale du purgatoire, les âmes des défunts pouvaient souffrir longtemps si personne ne priait pour elles. L’oubli des morts était donc une faute morale grave — une négligence envers des êtres vulnérables qui dépendaient des prières des vivants pour progresser vers le paradis. La flamme de la lanterne était la réponse matérielle à cette angoisse : elle assurait une présence lumineuse et prayante continue, même quand personne n’était physiquement là pour prier.

Il y a quelque chose de profondément solidaire dans ce geste. La lanterne était un dispositif collectif de soin pour les morts. Elle disait : « Nous ne vous oublions pas. Nous sommes là. »

Les confréries funéraires jouaient un rôle central dans cette dynamique ?

Marie-Hélène Gauthier : Absolument. Les confréries funéraires — associations de laïcs organisées sous le patronage d’un saint, encadrées par l’Église locale — étaient les piliers de l’économie spirituelle de la mort médiévale. Chaque membre s’engageait à contribuer aux funérailles des autres, à faire dire des messes, à prier régulièrement pour les défunts de la confrérie.

L’entretien de la lanterne des morts était typiquement une responsabilité confraternelle. Hisser la lampe, remplir le réservoir d’huile, descendre la lampe au matin — ces gestes quotidiens n’avaient rien d’extraordinaire mais ils étaient essentiels. Sans eux, la flamme s’éteignait, et avec elle la prière visible pour les morts.

Ce que les confréries réalisaient, c’était une mutualisation de la mémoire des défunts. Un individu seul ne peut pas entretenir une flamme nuit après nuit pendant des générations. Une confrérie, si. C’est un collectif qui dure plus longtemps que ses membres.

Le Poitou et ses particularités funéraires

Le Poitou a-t-il des particularités en matière de traditions funéraires médiévales ?

Marie-Hélène Gauthier : Le Poitou se distingue d’abord par la densité de ses monuments funéraires médiévaux. La concentration de lanternes des morts dans le Vienne est remarquable — au moins quatre ou cinq exemplaires connus, probablement plus s’il y en avait que nous n’avons pas encore identifiés. À cela s’ajoutent les sarcophages mérovingiens de Civaux — plusieurs milliers, c’est l’une des plus grandes nécropoles mérovingiennes de France — et les nombreuses nécropoles paléochrétiennes disséminées sur le territoire.

Cette densité témoigne d’une continuité des pratiques funéraires depuis l’Antiquité tardive. Le Poitou christianisé dès le IVe siècle a maintenu une tradition d’enterrement en terre consacrée très précocement développée. Quand le Moyen Âge central (Xe-XIIIe siècle) vint avec ses nouvelles formes d’expression religieuse — architecture romane, confréries, lanternes des morts — il trouva un terrain déjà très fortement structuré autour de la mort.

Il y a aussi l’influence clunisienne, qui fut extrêmement forte dans le Vienne. L’abbaye de Charroux, à une vingtaine de kilomètres de Château-Larcher, était un foyer majeur de l’influence clunisienne dans le Poitou. Cluny avait développé une théologie de la prière pour les morts très articulée, avec le calendrier liturgique du Jour des Morts institutionnalisé dès le Xe siècle par l’abbé Odilon de Cluny. Cette influence s’est traduite concrètement dans les paysages funéraires du Poitou.

Les traditions populaires et le patrimoine immatériel du Poitou ont été documentés et analysés par des chercheurs depuis le XIXe siècle, mais la richesse de ce territoire en matière de pratiques funéraires reste encore sous-étudiée par l’ethnologie contemporaine.

La Toussaint médiévale et ses pratiques

La Toussaint médiévale ressemblait-elle à ce qu’on célèbre aujourd’hui ?

Marie-Hélène Gauthier : La forme ressemble : les 1er et 2 novembre sont toujours consacrés aux défunts. Mais le sens et surtout l’intensité étaient très différents. Au Moyen Âge, la Toussaint et le Jour des Morts n’étaient pas une journée de commémoration intime et personnelle. Ils étaient des moments d’intense obligation liturgique et sociale.

On devait faire dire des messes pour ses défunts — et les comptes médiévaux nous montrent que les familles aisées commandaient parfois des dizaines, voire des centaines de messes. On devait aller au cimetière, allumer des cierges sur les tombes, prier nommément pour chaque défunt dont on gardait la mémoire. On devait distribuer des aumônes en leur nom — les pauvres qui recevaient ces aumônes étaient censés prier en retour, ajoutant leurs prières à celles de la famille.

La lanterne des morts jouait un rôle central dans cette nuit du 2 novembre. La flamme était allumée très tôt, parfois au coucher du soleil du 1er novembre, et brûlait toute la nuit. Le cimetière était illuminé de cierges individuels. C’était visuellement très fort : un champ de lumières dans l’obscurité, avec la lanterne des morts dominant le tout depuis sa hauteur. L’inventaire des lanternes des morts en France permet de mesurer combien ces nuits de commémoration collective ont laissé des traces durables dans les monuments qui subsistent.

Pourquoi si peu de lanternes des morts ont survécu au fil des siècles ?

Marie-Hélène Gauthier : Trois ruptures successives expliquent l’hécatombe. La première est la Réforme catholique du XVIe siècle. Le Concile de Trente rationalisa les pratiques funéraires catholiques, réduisit l’importance accordée aux prières pour les âmes du purgatoire, et disqualifiant implicitement certains des gestes qui donnaient leur sens aux lanternes. Les confréries perdirent progressivement de leur vitalité sans les disparaître entièrement.

La deuxième rupture est la Révolution française. La déchristianisation, la fermeture forcée des confréries religieuses et la nationalisation des biens de l’Église privèrent les lanternes de leurs derniers gardiens institutionnels. Beaucoup furent délibérément détruits comme symboles d’un ordre qu’on voulait effacer. D’autres furent démontés pour récupérer la pierre.

La troisième rupture est moins spectaculaire mais tout aussi efficace : les réaménagements des cimetières aux XIXe et XXe siècles. Élargissements, nouvelles allées, construction de chapelles funéraires, déplacements de sépultures — autant d’opérations qui ont détruit des lanternes qui avaient survécu jusqu’alors. Seuls les classements précoces, comme celui de Château-Larcher en 1840, ont constitué des protections suffisantes.

Ce que nous avons perdu, c’est non seulement les monuments mais les pratiques qui leur donnaient sens. C’est la définition même d’une perte de patrimoine immatériel, au sens où l’entend l’UNESCO.

Château-Larcher dans le paysage funéraire régional

Quelle est la place de Château-Larcher dans ce paysage funéraire régional ?

Marie-Hélène Gauthier : Château-Larcher occupe une place singulière pour deux raisons. D’abord, la qualité de conservation de l’ensemble monumental : la lanterne des morts, l’église romane et le château fort forment un ensemble que l’on peut lire dans l’espace, ce qui est rare. Dans la plupart des autres villages du Vienne qui possédaient des monuments similaires, le tissu médiéval a été beaucoup plus dégradé.

Ensuite, le classement précoce de 1840. Être parmi les tout premiers monuments protégés en France, c’est avoir bénéficié pendant deux siècles d’une attention et de ressources qui ont fait la différence. On peut comparer avec des villages voisins qui avaient des monuments équivalents au XIXe siècle : beaucoup ont tout perdu faute de protection.

Ce qui me frappe dans la légende du pas de saint Georges à Château-Larcher et dans d’autres traditions locales, c’est la persistance d’une mémoire longue, dans laquelle le sacré et le quotidien sont étroitement mêlés. Cette mémoire est le signe que le tissu vivant du patrimoine immatériel n’a pas été entièrement rompu.

Portail sculpté d'une église romane française avec scènes de résurrection

Cinq idées reçues sur les Médiévaux et la mort

Questions rapides — cinq idées reçues sur le rapport médiéval à la mort, vrai ou faux ?

Marie-Hélène Gauthier :

« Les Médiévaux n’avaient pas peur de la mort parce qu’ils y étaient habitués. » Faux, ou du moins très incomplet. Les Médiévaux mouraient certes plus jeunes et plus souvent de maladies que nous, mais la mort ne les rendait pas indifférents. L’ars moriendi — l’art de bien mourir — était un genre littéraire entier consacré à la préparation de la mort. On s’y préparait activement parce qu’on la redoutait. La bonne mort, avec les sacrements, entouré de proches qui priaient, était un idéal ardemment souhaité.

« Les cimetières médiévaux étaient sales et dangereux pour la santé. » Vrai en partie. La pratique des inhumations successives dans le même espace, sans délai suffisant, créait des problèmes sanitaires réels. Les épidémies de peste aggravèrent la situation. Mais les Médiévaux avaient aussi des pratiques de gestion des ossements — les ossuaires — qui permettaient de recycler les espaces funèbres. Ce n’était pas anarchique.

« Les Médiévaux ne deuillaient pas comme nous. » Faux. Les textes médiévaux — lettres, chroniques, œuvres littéraires — témoignent d’un deuil intense, parfois très long, avec des expressions de chagrin comparables aux nôtres. La différence est dans le cadre institutionnel : le deuil médiéval était plus réglé, plus collectif, avec des durées prescrites et des obligations sociales précises.

« La croyance au purgatoire rendait les gens anxieux en permanence. » Vrai et faux. La croyance au purgatoire créait certainement une angoisse — pour soi, mais surtout pour ses proches défunts dont on ignorait le sort exact. Mais elle créait aussi une solution : la prière et les messes permettaient d’agir pour eux. L’angoisse avait son remède. C’est différent d’une angoisse sans issue.

« Les enfants non baptisés allaient en enfer. » C’est une caricature. La théologie médiévale parlait plutôt des limbes — un état neutre, ni paradis ni enfer, pour les enfants décédés sans baptême. Les pratiques funéraires pour les enfants mort-nés étaient d’une grande diversité régionale : certains étaient enterrés dans des espaces proches du cimetière consacré sans y être inclus formellement.

Ce qu’il faut retenir de la lanterne des morts

Pour conclure : les trois choses à retenir de cette rencontre avec la lanterne des morts de Château-Larcher ?

Marie-Hélène Gauthier : Premièrement, la lanterne est un monument de la solidarité collective. Elle dit que personne n’est mort seul, que la communauté s’engage à maintenir une présence lumineuse pour chacun de ses membres défunts. C’est une promesse de pierre — durable, visible, partagée.

Deuxièmement, la lanterne nous invite à prendre au sérieux les rites funéraires de l’histoire de Château-Larcher et du Poitou médiéval, non pas comme des superstitions dépassées mais comme des solutions culturelles sophistiquées à des problèmes universels : comment faire face à la perte, comment maintenir le lien avec les morts, comment donner un sens à la discontinuité que crée la mort dans le tissu social.

Troisièmement — et c’est peut-être le plus important pour aujourd’hui — la lanterne nous rappelle que le patrimoine n’est pas seulement affaire de pierres mais de pratiques. Un monument dont on a perdu le sens et les usages est un monument à moitié mort. Tout le travail du patrimoine immatériel consiste à rouvrir ces questions : qu’est-ce qui se passait ici ? Pourquoi ? Que pouvons-nous en retrouver ou en réinventer ?


Propos recueillis à Château-Larcher en mai 2026. Marie-Hélène Gauthier peut être contactée via le site de l’Université de Poitiers, UFR Sciences Humaines et Arts.