Marie-France Berton est arrivée à Château-Larcher il y a quarante ans, avec son mari, pour s’installer dans une maison de calcaire qu’ils ont restaurée pierre par pierre. Aujourd’hui à la retraite, elle est l’une des figures de la vie associative du village. Nous l’avons rencontrée dans son jardin, à l’ombre d’un noyer centenaire, avec vue sur le clocher de l’église romane.


Quarante ans à Château-Larcher

Château-larcher86.fr : Vous habitez Château-Larcher depuis quarante ans. Qu’est-ce qui vous a amenée ici ?

La lanterne des morts dans la mémoire locale

Marie-France Berton : Mon mari était originaire de la région. On cherchait une vieille maison à restaurer, pas trop loin de Poitiers où il travaillait. On a vu la maison ici, à deux pas de la place, et on a été séduits par le village entier. La lanterne des morts, l’église, les ruelles — on avait l’impression que le temps s’était arrêté. C’était précisément ce qu’on voulait.

Et maintenant, quarante ans après, vous voyez encore les choses de la même façon ?

On finit par voir les pierres autrement. Au début, c’est l’esthétique qui frappe — le beau, la vieille pierre, la lumière du soir sur le calcaire. Avec les années, c’est l’histoire qui prend le dessus. Chaque maison a son histoire, chaque famille a ses morts dans le cimetière qui entoure la lanterne, chaque rue a un nom qui remonte au Moyen Âge.

Je me souviens que les premières années, je passais devant la lanterne des morts sans lui accorder plus d’attention qu’à un élément de décor. Et puis un jour, en discutant avec un voisin qui connaissait bien l’histoire du village, j’ai compris ce qu’elle signifiait — la flamme pour les morts, la continuité entre les vivants et ceux qui ne sont plus là, tout ça. Depuis ce jour, je la vois différemment. C’est un monument qui demande du temps pour être compris.

Vivre avec le patrimoine au quotidien

Comment les habitants de Château-Larcher vivent-ils avec leur patrimoine au quotidien ?

De façon très variable, honnêtement. Il y a des gens qui s’impliquent beaucoup — l’association du patrimoine, les guides bénévoles, les gens qui participent aux foires médiévales. Et il y a des habitants qui sont là depuis toujours, qui ont grandi avec la lanterne des morts dans leur champ de vision depuis l’enfance, et pour qui c’est tellement familier que ça n’a plus grand intérêt. « C’est une vieille pierre, ça a toujours été là. »

Ce que j’ai observé avec les années, c’est que les nouveaux arrivants — surtout ceux qui viennent de la ville — sont souvent plus attentifs au patrimoine que certains habitants de vieille souche. Ils ont choisi de venir ici précisément pour ça. Ils lisent sur l’histoire du village, ils s’intéressent aux monuments, ils participent aux événements.

Qu’est-ce qui a changé dans le village depuis votre arrivée ?

Beaucoup et peu à la fois. Physiquement, le village a très peu changé — c’est ce qui fait son charme, et les règles d’urbanisme autour des monuments classés y contribuent. Vous ne pouvez pas construire n’importe quoi dans le périmètre de protection. L’Architecte des Bâtiments de France a son mot à dire sur toute construction visible depuis les monuments. C’est parfois contraignant, mais ça préserve.

Ce qui a changé, c’est la population. Quand nous sommes arrivés, il y avait encore beaucoup de familles d’agriculteurs dont les familles étaient là depuis des générations. Aujourd’hui, la plupart de ces familles ont vendu leurs terres, les enfants sont partis en ville, les exploitations ont été reprises ou remembrées. Le tissu humain qui donnait vie au bocage a beaucoup changé.

Et les commerces ont diminué. Il y avait deux ou trois cafés, une épicerie-alimentation plus grande, un médecin. Beaucoup ont fermé. C’est la réalité de tous les petits villages ruraux — une concentration des services dans les bourgs plus importants, et une dépendance accrue à la voiture.

L’impact du tourisme patrimonial sur le village

Le tourisme patrimonial, ça a changé quelque chose dans la vie du village ?

Oui, positivement et négativement. Positivement : les touristes qui s’arrêtent à Château-Larcher s’intéressent à l’histoire du village, ils posent des questions, ils créent une dynamique. La foire médiévale est devenue un vrai événement qui rassemble les habitants autour d’un projet commun. Ça crée une fierté.

Négativement : en juillet-août, il y a des jours où la place est envahie de cars de touristes qui font une halte de vingt minutes, prennent leurs photos et repartent. Ce n’est pas du tourisme, c’est de la consommation de patrimoine. Ces visiteurs-là ne savent pas ce qu’ils voient, et ça se voit. La qualité d’un visiteur n’a rien à voir avec son nombre.

Ce que j’apprécie, c’est les visiteurs qui restent, qui s’assoient sur la place, qui lisent sur le monument, qui posent des questions aux habitants. Ceux qui font l’effort de comprendre repartent avec quelque chose de différent.

La lanterne des morts — les habitants lui accordent-ils encore une signification symbolique ?

Je dirais que c’est très individuel. Il y a des familles catholiques pratiquantes pour qui la lanterne a encore un sens religieux réel — la continuité de la prière pour les morts, l’idée que les défunts ne sont pas tout à fait séparés des vivants. Et il y a d’autres habitants pour qui c’est avant tout un monument historique, un objet de fierté collective, mais sans dimension spirituelle personnelle.

Moi, personnellement — je suis croyante modérée, disons — j’aime beaucoup passer devant la lanterne le soir, quand il n’y a plus personne. Il y a quelque chose de particulier dans cette heure-là. Le monument est là depuis huit siècles. Tous ceux qui sont enterrés dans l’ancien cimetière autour de lui sont depuis longtemps oubliés — plus personne ne connaît leurs noms. Mais la lanterne est encore là, debout, et on a encore l’impression qu’elle veille.

Un dernier mot pour les visiteurs qui viennent découvrir Château-Larcher ?

Venez le matin, avant que les autres touristes arrivent. Prenez votre temps. Parlez aux habitants — il y a toujours quelqu’un sur la place à qui vous pouvez demander l’histoire d’une maison ou d’un lieu. Et revenez plusieurs fois, à différentes saisons. Le village change de visage selon la lumière, selon la saison. La même façade en calcaire est rose à l’aube d’octobre et blanche sous le soleil de juillet.

Et surtout, si vous avez le temps, faites une des randonnées dans la vallée de la Clouère. C’est là que vous comprendrez vraiment la géographie qui a fait le village — la rivière, les plateaux, la lumière du bocage. Le monument s’explique par le paysage qui l’entoure. Les amateurs de villages patrimoniaux en Nouvelle-Aquitaine découvriront avec plaisir des communes comme Sainte-Mondane en Périgord, qui partagent avec Château-Larcher ce même rapport intime entre patrimoine bâti et vie villageoise.


Marie-France Berton est membre fondatrice de l’association des amis du patrimoine de Château-Larcher. Elle organise des visites guidées bénévoles du village et de la lanterne des morts plusieurs fois par an.