Sophie Renard est guide-conférencière patrimoine dans le Vienne depuis quinze ans. Elle guide des groupes — scolaires, associations, touristes individuels — sur les sites médiévaux du département, avec une spécialisation sur le sud du Vienne et la vallée de la Clouère. Nous l’avons rencontrée un matin de mai, au départ d’une balade sur les circuits balisés de Château-Larcher.
Une vocation pour le patrimoine médiéval
Château-larcher86.fr : Vous faites des visites guidées depuis quinze ans dans le Vienne. Qu’est-ce qui vous a amenée à vous spécialiser sur le Moyen Âge ?
Sophie Renard : C’est le terrain qui m’a amenée là. J’ai commencé avec des visites généralistes sur Poitiers — histoire romaine, Moyen Âge, Renaissance, XIXe siècle — et j’ai réalisé très vite que c’était le patrimoine médiéval qui provoquait les réactions les plus fortes chez les visiteurs. Une fresque romane, un chapiteau sculpté, une lanterne des morts — ces objets créent une émotion immédiate, une connexion directe avec quelque chose d’ancien. Les gens cherchent à toucher quelque chose de vrai, quelque chose que les mains d’un homme du XIIe siècle ont travaillé. C’est ça qui me passionne.
Château-Larcher est-il un site que vous fréquentez souvent ?
Oui, c’est l’un de mes sites de prédilection. J’y amène des groupes plusieurs fois par an, depuis des années. Ce qui m’y revient toujours, c’est la cohérence de l’ensemble. La plupart des sites médiévaux que je visite sont des monuments isolés dans un contexte moderne : une église romane au milieu d’un bourg qui a beaucoup changé, un château fort au milieu d’une zone commerciale. À Château-Larcher, le tissu médiéval est encore lisible. La lanterne, l’église, les vestiges du château, les ruelles — tout ça forme un ensemble qui n’a pas besoin d’explications longues pour être compris.
Expliquer la lanterne des morts au grand public
Comment expliquez-vous la lanterne des morts à un groupe de visiteurs qui n’a jamais entendu parler de ce type de monument ?
Je commence toujours par leur demander d’imaginer la nuit médiévale. Pas d’électricité, pas de lampadaires, pas de lune certains soirs. Vous marchez sur un chemin de terre, vous ne savez pas où vous êtes, vous avez peur. Et au loin, vous apercevez une lueur — une flamme au sommet d’une colonne dans un cimetière. Ce signal vous dit : il y a un village, il y a une église, il y a un toit pour dormir.
Là, les gens visualisent immédiatement. Et ensuite je peux parler de la dimension symbolique : cette flamme n’était pas seulement pratique. Elle disait aussi que les morts ne sont pas abandonnés dans l’obscurité, que la communauté prie pour eux, qu’il y a une continuité entre les vivants et les morts. C’est toute une théologie médiévale dans cette flamme et cette colonne de pierre.
Qu’est-ce qui change dans les attentes des visiteurs, depuis que vous faites ce métier ?
La demande de sens a beaucoup augmenté. Il y a quinze ans, les gens voulaient voir des monuments et repartir avec des dates et des noms. Aujourd’hui, ils veulent comprendre pourquoi les gens du Moyen Âge construisaient ces choses, ce qu’ils croyaient, comment ils vivaient. Le monument n’est plus une fin en soi — c’est une porte d’entrée vers une civilisation.
Et la demande d’expérience a aussi beaucoup augmenté. Les groupes aiment participer, toucher, marcher, chercher des détails. Un jeu de piste sur les modillons de l’église de Château-Larcher — « trouvez les cinq visages grimaçants, trouvez l’animal fantastique, trouvez la figure érotique » — retient l’attention bien plus longtemps qu’un discours sur l’iconographie romane.
L’art roman et ses sculptures : approche pédagogique
Les modillons de l’église de Château-Larcher justement — comment vous les présentez ?
C’est l’un des moments forts de la visite. Les modillons, ce sont ces petites consoles sculptées sous la corniche du toit. À Château-Larcher, il y en a une série remarquable : des têtes humaines aux expressions variées — grimaçantes, sereines, parfois grotesques —, des animaux, des scènes ambiguës.
Je dis aux gens de regarder de près et de me dire ce qu’ils voient. Et là, les interprétations fusent — certains voient des caricatures, d’autres des portraits, d’autres des figures diaboliques. Et je leur explique que c’est exactement ça : ces sculpteurs anonymes du XIIe siècle avaient une liberté d’expression aux marges du programme iconographique officiel. La nef et le chœur étaient soumis à une iconographie rigoureuse, contrôlée par le clergé. Mais les modillons, sous le toit, dans l’angle, loin des regards des fidèles à l’intérieur — là, les artisans pouvaient s’amuser, caricaturer, faire le portrait du curé ou du seigneur. C’est la liberté d’expression médiévale.
Et les dolmens d’Arlait — comment les intégrez-vous dans vos parcours ?
Les dolmens, c’est un autre niveau de temporalité. L’église romane du XIIe siècle, c’est 900 ans en arrière. Les dolmens d’Arlait, c’est 4 000 à 5 000 ans en arrière. Quand je les présente après l’église, j’essaie de faire sentir cette profondeur temporelle : le village de Château-Larcher est un millefeuille d’occupations humaines superposées, chaque couche utilisant les ressources et parfois les monuments de la couche précédente.
Les constructeurs des dolmens ne connaissaient pas l’écriture. Ils n’ont laissé aucun texte, aucune explication. Leurs dolmens nous parlent par leur présence silencieuse. C’est une forme de communication à travers les millénaires qui me fascine.
Le public des balades médiévales en 2026
Quel est le profil des gens qui viennent faire des balades médiévales dans le Vienne en 2026 ?
Il y a beaucoup de retraités actifs, qui ont du temps, de la curiosité et les moyens de se déplacer. C’est un public fidèle, qui revient, qui fait des recherches avant de venir, qui arrive parfois mieux informé que moi sur certains détails.
Il y a une croissance des 40-50 ans en quête de sens, souvent des urbains qui cherchent une connexion avec quelque chose de plus ancien et de plus ancré que leur vie quotidienne. Ils viennent avec une vraie faim culturelle.
Et depuis quelques années, je vois aussi des groupes de jeunes parents qui amènent leurs enfants, souvent des gens originaires de la région qui veulent transmettre à leurs enfants ce qu’ils ont reçu. C’est émouvant, cette transmission intentionnelle.
Les visites scolaires, c’est une partie importante de votre activité ?
Oui, et c’est sans doute la partie la plus importante pour la pérennité du patrimoine. Un enfant de CM1 ou CM2 qui voit la lanterne des morts de Château-Larcher et en comprend l’histoire ne sera pas indifférent à sa conservation dix ou vingt ans plus tard. La sensibilisation au patrimoine, ça commence là — pas dans les musées, mais sur le terrain, devant les monuments eux-mêmes.
J’adapte beaucoup le discours pour les scolaires. Moins de dates, plus d’histoires. Moins de noms, plus de personnages. Pour l’église, je leur parle du sculpteur qui a taillé les modillons — comment il se levait le matin, comment il portait ses outils, comment il choisissait ses sujets. Pour la lanterne, je leur parle du gardien qui devait grimper allumer la flamme chaque soir, par tous les temps. L’histoire humaine, concrète.
Un dernier conseil pour les visiteurs qui découvrent Château-Larcher pour la première fois ?
Prenez le temps. Arrivez le matin, quand la lumière rasante fait apparaître les reliefs des sculptures. Faites le tour complet de l’église Notre-Dame et Saint-Cyprien avant d’entrer — les modillons sont à l’extérieur, et la plupart des gens les ratent parce qu’ils se précipitent vers le portail. Montez jusqu’à la butte castrale pour voir le village d’en haut. Et restez jusqu’en fin d’après-midi pour voir la pierre calcaire virer à l’ocre dans la lumière du soir.
Château-Larcher n’est pas un site qui se livre immédiatement. Il se mérite un peu. Mais ceux qui lui accordent le temps nécessaire repartent avec quelque chose qu’ils ne trouvent pas dans les circuits touristiques habituels : le sentiment d’avoir vraiment été quelque part, d’avoir rencontré une histoire. Pour prolonger cette découverte des traditions populaires du Poitou, les musées d’art populaire en France offrent un beau complément sur les collections ethnographiques et artisanales de la région.
Sophie Renard propose des visites guidées à la journée et des week-ends thématiques sur le patrimoine médiéval du Vienne. Informations de contact disponibles auprès de l’Office de Tourisme de Vivonne.
