Sophie Lantier est paysagiste-conceptrice, à la tête d’une agence basée à Poitiers spécialisée dans la préservation des paysages ruraux et bocagers de la Vienne. Elle a travaillé sur plusieurs chartes paysagères en Poitou-Charentes, dont une portant sur la vallée de la Clouère. Nous l’avons rencontrée en bordure d’un chemin creux bocager, à quelques kilomètres de Château-Larcher.
Le bocage, un patrimoine à part entière
Château-larcher86.fr : On parle beaucoup du patrimoine bâti de Château-Larcher, mais assez peu du paysage qui l’entoure. Pourquoi est-ce important de s’y intéresser ?
Sophie Lantier : Parce que le patrimoine bâti et le paysage se sont construits ensemble, dans une même logique historique. Le village médiéval, son château, son église, ses maisons de calcaire n’ont pas été posés sur un décor neutre — ils se sont développés en interaction constante avec le bocage environnant, qui fournissait le bois de chauffage, les pâtures, les haies délimitant les parcelles agricoles depuis des siècles. Ignorer le paysage, c’est ignorer la moitié de l’histoire du village.
Vous parlez de « lecture » du bocage. Qu’entendez-vous par là ?
Le bocage se lit comme un livre, si l’on sait regarder les haies. Une haie ancienne, plantée sur un talus, avec des essences variées — chêne, charme, noisetier, aubépine — raconte une histoire différente d’une haie récente monospécifique plantée pour un dispositif d’aide. La forme des parcelles, la densité du maillage, l’orientation des chemins creux : tout cela révèle des choix agricoles et sociaux qui remontent parfois au Moyen Âge, à l’époque où les seigneurs de Château-Larcher organisaient déjà l’exploitation du territoire environnant.
La vallée de la Clouère : un paysage bocager préservé
Qu’est-ce qui rend la vallée de la Clouère particulière parmi les paysages bocagers du Poitou ?
Sa relative préservation, d’abord. La vallée de la Clouère a subi moins de remembrement agricole intensif que d’autres secteurs du Poitou plus favorables aux grandes cultures céréalières. Le relief vallonné, les sols parfois difficiles à mécaniser, ont paradoxalement protégé une partie du maillage bocager traditionnel. On y trouve encore des prairies permanentes bordées de haies vives, des chemins creux, des mares abreuvoirs — un paysage qui aurait été familier à un habitant de Château-Larcher il y a deux siècles.
Concrètement, quels éléments composent ce paysage bocager ?
Il y a plusieurs strates à identifier. D’abord les haies elles-mêmes, souvent plantées sur talus, qui délimitent les parcelles. Ensuite les arbres isolés ou en alignement — souvent des chênes têtards, taillés traditionnellement pour le bois de chauffage. Puis les mares, essentielles à l’abreuvement du bétail avant l’arrivée de l’eau courante, et qui sont devenues de véritables réservoirs de biodiversité. Enfin les chemins creux, ces voies encaissées entre deux talus, qui servaient à la fois de voies de circulation et de corridors pour la faune.
Pour repérer une haie bocagère ancienne, comptez le nombre d'espèces d'arbustes différentes sur une portion de trente mètres. La règle empirique dit qu'une haie compte environ une espèce supplémentaire par siècle d'existence — ce n'est pas une science exacte, mais un bon indice de terrain.
Question rapide : le bocage de la Clouère a-t-il toujours existé sous cette forme ?
Non, il a beaucoup évolué. Le bocage tel qu’on le connaît aujourd’hui résulte largement des enclosures agricoles progressives entre le Moyen Âge et le XIXe siècle, avec des transformations majeures liées à la mécanisation au XXe siècle. Ce n’est pas un paysage figé depuis toujours, mais un paysage vivant qui continue de se transformer.
Le métier de paysagiste au service du patrimoine rural
Comment devient-on paysagiste spécialisée dans les paysages ruraux et bocagers plutôt que dans l’aménagement urbain, plus classique dans la profession ?
Ma formation initiale, à l’école de paysage de Blois, m’a d’abord orientée vers l’aménagement urbain, comme la majorité de mes camarades de promotion. Mais un stage effectué dans une association de préservation des paysages du Poitou m’a fait basculer complètement. J’ai découvert que le paysage rural, contrairement à ce qu’on imagine souvent, est un objet de conception au même titre qu’un jardin urbain — sauf que les outils sont différents : au lieu de dessiner des massifs et des allées, on travaille sur le maillage des haies, la gestion des lisières, la restauration de mares, la coordination avec des agriculteurs qui sont les véritables gestionnaires du terrain au quotidien.

Ce qui me passionne dans ce travail, c’est qu’il combine des dimensions écologiques, historiques et sociales indissociables. On ne peut pas concevoir un projet de restauration bocagère sans comprendre l’histoire agricole du secteur, sans dialoguer avec les exploitants, sans intégrer les contraintes économiques réelles de l’agriculture contemporaine. C’est un métier de terrain autant que de bureau d’études.
Quelle est la particularité du travail sur la vallée de la Clouère par rapport à d’autres missions que vous avez menées ailleurs dans la région ?
La vallée de la Clouère présente un profil intéressant parce qu’elle combine un paysage bocager relativement bien préservé avec une forte densité de patrimoine bâti à proximité immédiate — le village de Château-Larcher, ses monuments classés, son église romane. Cette proximité crée une opportunité rare de travailler sur un projet de valorisation intégrée, où le paysage naturel et le patrimoine construit se renforcent mutuellement plutôt que d’être traités séparément par des administrations différentes, comme c’est trop souvent le cas ailleurs.
Comprendre les strates du bocage traditionnel
Vous avez mentionné plusieurs éléments qui composent le bocage — haies, mares, chemins creux. Pouvez-vous détailler comment ces éléments interagissent entre eux d’un point de vue écologique ?
Le bocage fonctionne comme un système en réseau, où chaque élément dépend des autres pour remplir pleinement sa fonction écologique. Une haie isolée, coupée du reste du maillage par des kilomètres de champ ouvert, perd une grande partie de son intérêt pour la faune : elle ne sert plus de corridor de déplacement, seulement de refuge ponctuel. C’est la continuité du réseau — haies reliées entre elles, mares réparties à intervalles réguliers, chemins creux formant des axes de circulation — qui donne au bocage toute sa valeur écologique.
Les mares jouent un rôle particulièrement sous-estimé dans ce système. Historiquement conçues pour l’abreuvement du bétail, elles sont devenues, avec la généralisation de l’eau courante dans les exploitations, des zones humides relictuelles essentielles à la biodiversité locale. Une mare bocagère bien entretenue héberge une diversité d’amphibiens, d’insectes aquatiques et de plantes hygrophiles disproportionnée par rapport à sa taille modeste. Beaucoup ont malheureusement été comblées faute d’usage agricole direct, ce qui constitue une perte écologique significative et largement invisible du grand public — une dynamique que l’on retrouve également autour du moulin Robin de Château-Larcher, autre élément du patrimoine hydraulique local dont l’usage s’est transformé au fil du temps.
Une mare bocagère abandonnée peut être restaurée relativement simplement par curage et reprofilage des berges, retrouvant en quelques années une grande partie de sa richesse biologique d'origine. C'est l'une des actions les plus rentables écologiquement pour un coût de restauration modéré.
Le patrimoine bâti de Château-Larcher a-t-il été construit avec des matériaux issus directement de ce paysage bocager environnant ?
Dans une large mesure, oui, même si le calcaire des bâtiments provient de carrières locales distinctes du bocage proprement dit. Mais le bois de charpente, le bois de chauffage, les matériaux de clôture traditionnels — tout cela provenait historiquement des haies et des boisements du secteur, en particulier des chênes têtards taillés en trogne selon une pratique traditionnelle qui produisait du bois de chauffage sans jamais abattre l’arbre entier. Cette gestion en trogne, aujourd’hui largement abandonnée faute d’usage économique direct, façonnait des paysages caractéristiques que l’on retrouve encore par endroits dans la vallée.
Enjeux de préservation et menaces actuelles
Quels sont les principaux défis pour la préservation du bocage aujourd’hui ?
Le premier défi reste l’équilibre économique pour les agriculteurs. Entretenir une haie coûte du temps et de l’argent, sans rendement direct visible à court terme, même si les bénéfices écologiques — protection contre l’érosion, ressource en bois, refuge pour les auxiliaires de cultures — sont réels sur le long terme. Le deuxième défi est le morcellement de la propriété foncière : de nombreuses petites parcelles bocagères appartiennent à des propriétaires non-exploitants, parfois éloignés géographiquement, ce qui complique la coordination des actions de préservation.
Y a-t-il eu un arrachage massif de haies dans le secteur, comme ailleurs en France ?
Oui, entre les années 1960 et 1990, la vallée de la Clouère a connu comme le reste de la France une politique de remembrement qui a favorisé l’arrachage de haies pour agrandir les parcelles mécanisables. On estime qu’environ un tiers du linéaire de haies a disparu localement sur cette période — un chiffre inférieur à la moyenne nationale, mais significatif tout de même. Depuis les années 2000, la tendance s’inverse grâce aux dispositifs d’aide à la replantation.
Croire qu'une haie replantée remplace immédiatement une haie ancienne arrachée. Une haie fraîchement plantée met plusieurs décennies à développer la biodiversité, la structure racinaire et la valeur paysagère d'une haie centenaire. La replantation est nécessaire mais ne compense pas instantanément une perte ancienne.
Les leviers de préservation du bocage
- Mesures Agro-Environnementales et Climatiques (MAEC) pour les agriculteurs
- Plan Bocage régional avec subventions à la replantation
- Chartes paysagères associant collectivités, agriculteurs et associations
- Sensibilisation des propriétaires non-exploitants au patrimoine bocager
- Valorisation touristique raisonnée par les circuits de randonnée
Biodiversité et tourisme durable
Quelle biodiversité abrite le bocage de la Clouère ?
Une biodiversité remarquable pour un paysage agricole. Les haies servent de refuge et de corridor à de nombreuses espèces d’oiseaux, dont certaines en déclin ailleurs en France comme la pie-grièche écorcheur, qui a besoin de haies épineuses pour nicher et chasser. On trouve aussi des chauves-souris qui utilisent les haies comme axes de navigation nocturne, des insectes pollinisateurs dépendants des haies fleuries, et dans les mares bocagères, des amphibiens comme le triton palmé. Cette approche de la biodiversité rurale rejoint les préoccupations documentées par artpopulaire.fr sur les liens entre traditions populaires et milieux naturels façonnés par l’homme.

Comment concilier tourisme et préservation dans un paysage aussi sensible ?
C’est tout l’enjeu du tourisme durable. Un flux de visiteurs mal canalisé peut endommager les talus, déranger la faune, ou encourager un usage inapproprié des chemins creux par des véhicules motorisés. À l’inverse, un tourisme bien organisé — via des circuits de randonnée balisés, des panneaux pédagogiques, une sensibilisation des visiteurs — peut au contraire renforcer la valeur perçue du bocage et justifier son entretien auprès des décideurs locaux. C’est un cercle vertueux possible, mais qui demande une vraie coordination entre acteurs.
| Enjeu | Situation actuelle | Levier d’action |
|---|---|---|
| Linéaire de haies | En reconstitution partielle depuis 2000 | MAEC, Plan Bocage régional |
| Biodiversité | Refuge pour espèces en déclin ailleurs | Corridors écologiques, haies fleuries |
| Fréquentation touristique | Modérée, concentrée sur les sentiers | Balisage, sensibilisation, chartes |
| Coordination patrimoine bâti/naturel | En développement | Chartes paysagères communes |
Quel rôle jouent les collectivités locales, dont la commune de Château-Larcher, dans les projets de préservation bocagère ?
Un rôle croissant, mais qui reste à consolider. Les communes rurales du Poitou n’ont historiquement pas de compétence directe sur le bocage, qui relève avant tout du droit de propriété privée des exploitants agricoles. Cependant, les collectivités peuvent intervenir de plusieurs façons complémentaires : en intégrant des objectifs de préservation bocagère dans leurs documents d’urbanisme, en accompagnant des programmes de plantation sur les parcelles communales, en soutenant financièrement des initiatives associatives locales, ou en valorisant le bocage dans leur communication touristique — ce qui crée indirectement une incitation économique à sa préservation.
À Château-Larcher, la démarche reste encore modeste comparée à d’autres communes plus avancées sur ces questions, mais une prise de conscience réelle s’est installée ces dernières années, notamment portée par les associations locales de patrimoine qui ont compris que le paysage et les monuments se valorisent mutuellement. C’est un mouvement encourageant, mais qui demande du temps et une coordination administrative qui n’est pas toujours évidente entre les différents échelons de collectivités.
Comment un simple visiteur ou un habitant peut-il concrètement contribuer à la préservation du bocage, sans être agriculteur ni décideur public ?
Il y a plusieurs leviers accessibles à chacun. D’abord, respecter scrupuleusement les sentiers balisés lors des randonnées, sans couper à travers les parcelles ni endommager les talus des chemins creux, qui sont des structures fragiles mises des siècles à se former. Ensuite, soutenir les associations locales de préservation du bocage, souvent en recherche de bénévoles pour des chantiers de plantation de haies ou de restauration de mares — ce sont des journées conviviales qui permettent de comprendre concrètement les enjeux en mettant la main à la pâte.
Enfin, et c’est peut-être le levier le plus sous-estimé, privilégier les produits locaux issus d’une agriculture respectueuse du bocage lorsque c’est possible. Les circuits courts et les exploitations qui maintiennent un maillage bocager dense méritent d’être soutenus économiquement, car c’est en définitive la viabilité économique de ces exploitations qui conditionne le maintien du paysage sur le long terme. Un bocage préservé sans exploitants agricoles pour l’entretenir finit toujours par se refermer en friche ou par être arraché à la génération suivante.
Penser que la meilleure façon de « protéger » un bocage est de ne plus du tout l'exploiter. Un bocage abandonné sans aucune gestion agricole finit par perdre son ouverture caractéristique, ses prairies se referment en friches boisées, et une partie de sa biodiversité spécifique aux milieux ouverts disparaît. Le bocage est un paysage qui a besoin d'une activité humaine mesurée pour se maintenir dans sa forme traditionnelle.
Question rapide : peut-on dire que le bocage de la Clouère est un paysage « naturel » au sens strict ?
Non, et c’est une nuance importante. Le bocage est un paysage entièrement façonné par l’homme depuis des siècles d’activité agricole — ce n’est pas une forêt primaire ni un milieu resté vierge de toute intervention. C’est ce qu’on appelle un paysage culturel, au même titre que les terrasses viticoles ou les rizières asiatiques : un équilibre entre nature et activité humaine qui a produit, au fil du temps, une biodiversité et une esthétique propres, qu’il faut entretenir activement pour qu’elles perdurent.
Un dernier mot pour les visiteurs qui découvrent la vallée de la Clouère ?
Prenez le temps de marcher, pas seulement de traverser en voiture. Le bocage ne se comprend pas depuis une route départementale à quatre-vingts kilomètres à l’heure — il se comprend en marchant le long d’un chemin creux, en écoutant les oiseaux, en observant la diversité d’une haie ancienne. C’est un patrimoine aussi précieux que la lanterne des morts de Château-Larcher, simplement moins spectaculaire au premier regard. Les deux racontent la même histoire d’un territoire façonné par des siècles d’occupation humaine. Les passionnés de paysages ruraux préservés apprécieront aussi la démarche similaire menée autour du canton de Quingey, qui valorise patrimoine bâti et patrimoine naturel avec la même approche intégrée.
Sophie Lantier intervient régulièrement auprès des collectivités du Poitou pour l’élaboration de chartes paysagères associant préservation du bocage et valorisation touristique.
