Il y a des paysages qui semblent banals au premier regard et révèlent leur richesse à qui s’y attarde. La vallée de la Clouère, dans le Vienne méridional, est de ceux-là. Ni spectaculaire ni exotique, elle offre au voyageur attentif quelque chose de plus précieux : un paysage de bocage en grande partie préservé, un écosystème complexe et fragile, une conversation silencieuse entre la géologie, l’agriculture médiévale et la biodiversité contemporaine.

La Clouère : une rivière calcaire

La Clouère prend sa source dans les plateaux calcaires au nord de Civray et coule vers le nord-est sur une cinquantaine de kilomètres avant de rejoindre le Clain à proximité de Vivonne. C’est une rivière modeste — débit faible en été, crues modérées en hiver — qui n’a rien du cours d’eau spectaculaire.

Ce qui fait son intérêt est précisément cette modestie. La Clouère n’a pas connu les grands aménagements hydrauliques qui ont perturbé les rivières plus importantes : pas de grands barrages, pas de chenalisations massives, pas de recalibrages de lit. Son cours reste sinueux, ses berges sont encore en grande partie naturelles, et ses prairies riveraines n’ont pas toutes été drainées et retournées.

La géologie calcaire

Le substrat géologique de la vallée de la Clouère est le calcaire turonien et sénonien du Crétacé supérieur — les mêmes roches qui ont permis la construction des dolmens d’Arlait, de l’église romane de Château-Larcher et de la lanterne des morts.

Ce calcaire, riche en fossiles d’organismes marins, affleure sur les coteaux et crée un paysage de plateaux entaillés par les vallées — la topographie caractéristique du Poitou méridional. L’eau qui s’infiltre dans ce calcaire ressort en sources sur les flancs des vallées, alimentant la Clouère et ses affluents.

Ce substrat calcaire détermine aussi la végétation : les pelouses calcicoles sur les coteaux ensoleillés abritent des orchidées sauvages et des plantes thermophiles rares, relictes des périodes plus chaudes du passé.

Le bocage : un héritage agricole millénaire

Le bocage poitevin est un paysage agricole façonné sur plus de mille ans. Son organisation — des parcelles moyennes délimitées par des haies plantées sur des talus — répond à des nécessités pratiques héritées de l’agriculture médiévale.

Pourquoi des haies ?

Dans un pays sans clôtures barbelées industrielles (invention du XIXe siècle américain), les haies remplissaient plusieurs fonctions indispensables :

Contenir le bétail : les haies et les talus formaient des enclos naturels qui permettaient le pâturage sans garder les animaux en permanence. Cette fonction était essentielle dans un système d’élevage extensif.

Protéger les cultures : les haies brisaient le vent, réduisaient l’érosion des terres et protégeaient les cultures de la grêle et des intempéries.

Produire du bois : les haies bocagères étaient aussi des ressources en bois de feu, taillées selon la technique du têtard (coupe régulière qui stimule la repousse) ou du taillis (coupe à la base pour produire du bois de chauffage).

Fournir des fruits sauvages : prunelles, cornouilles, épines vinettes, noisettes — la haie bocagère était un verger sauvage qui nourrissait les populations en complément des cultures.

La structure d’une haie bocagère

Une haie bocagère traditionelle est une structure complexe : un talus en terre de 50 cm à 1 m de hauteur (parfois plus), planté en crête de plusieurs espèces ligneuses. Les essences typiques de la haie poitevine incluent le chêne pédonculé (arbre majeur), le charme, le frêne commun, le noisetier, l’aubépine monogyne, le prunellier, le cornouiller sanguin et l’érable champêtre.

Cette diversité d’essences crée une haie dense, impénétrable pour les animaux (notamment grâce aux épines de l’aubépine et du prunellier), et d’une richesse biologique extraordinaire : une haie bocagère mature peut abriter des dizaines d’espèces d’oiseaux nicheurs, des centaines d’espèces d’insectes, des mammifères (hérissons, belettes, fouines, renards) et des reptiles (lézards verts, couleuvres, vipères).

La faune de la vallée de la Clouère

La Clouère et son bocage constituent un corridor écologique majeur dans le Vienne méridional — une continuité de milieux naturels qui permet aux animaux de se déplacer, de se nourrir et de se reproduire dans un territoire agricole autrement peu favorable à la biodiversité.

Les oiseaux de la rivière

Le martin-pêcheur (Alcedo atthis) est l’ambassadeur de la Clouère. Ce petit oiseau au plumage d’un bleu-vert métallique intense, chasseur de poissons à l’affût sur une branche surplombant l’eau, est présent sur toute la longueur de la rivière. Sa présence est un indicateur de bonne qualité de l’eau et d’une population piscicole suffisante.

Le héron cendré (Ardea cinerea) est omniprésent, debout dans les eaux peu profondes, immobile pendant de longues minutes avant de harponner un poisson. Il niche en colonies (héronières) dans de grands arbres, souvent dans les peupliers de la ripisylve.

La bergeronnette des ruisseaux (Motacilla cinerea) fait la navette sur les galets et les rochers du lit, poussant son cri métallique caracteristique.

La loutre (Lutra lutra), espèce protégée dont les populations se reconstituent lentement en France, est signalée occasionnellement sur la Clouère. Sa présence, encore incertaine et discrète, est un indicateur positif de la qualité écologique de la rivière.

Le castor

Le castor d’Europe (Castor fiber) a été réintroduit dans certains cours d’eau français depuis les années 1980. Dans la vallée de la Clouère, des signes de présence (arbres rongés à la base, barrages rudimentaires) ont été signalés dans les secteurs les plus boisés. Ce grand rongeur, le plus gros d’Europe, est un ingénieur des écosystèmes qui modifie son environnement en créant des étangs et des zones humides à partir de ses barrages — ce qui augmente globalement la biodiversité de la rivière.

La faune des champs et des haies

Au-delà de la rivière, le bocage de la Clouère abrite une faune des champs et des haies qui se raréfie dans les plaines cultivées en openfield. La perdrix grise (Perdix perdix), jadis commune dans tous les champs français, se maintient mieux dans les zones bocagères où les haies lui offrent des refuges et des zones de nidification. Le lièvre brun (Lepus europaeus), le chevreuil (Capreolus capreolus) et le blaireau (Meles meles) profitent de la diversité des milieux — haies, bois, prairies — pour cohabiter dans un même territoire.

Le bocage menacé : enjeux de conservation

Malgré sa richesse, le bocage de la vallée de la Clouère n’est pas à l’abri des pressions qui ont détruit les trois quarts du bocage poitevin depuis 1960.

Le remembrement — regroupement des parcelles pour permettre la mécanisation agricole — a conduit à l’arrachage de dizaines de milliers de kilomètres de haies dans la Vienne entre 1960 et 1990. Sur les plateaux, le paysage est aujourd’hui dominé par des champs ouverts (openfield) qui ont remplacé le bocage.

L’intensification agricole — drainage des prairies humides, mise en culture des bords de rivière, utilisation de pesticides — réduit la biodiversité des parcelles agricoles et des cours d’eau.

Des programmes de replantation de haies, financés par les collectivités locales et l’Europe dans le cadre de la politique agricole commune, tentent de reconstituer partiellement le bocage disparu. Ces programmes sont prometteurs mais ne peuvent pas compenser en quelques années ce qui a été détruit en décennies.

La découverte des randonnées dans la vallée de la Clouère est le meilleur moyen de comprendre et d’apprécier ce paysage bocager, et de comprendre pourquoi sa conservation est un enjeu patrimonial majeur — au même titre que la préservation des monuments médiévaux de Château-Larcher. Pour les passionnés du patrimoine naturel et des traditions rurales françaises, le portail Art Populaire France propose une documentation sur les savoir-faire du bocage et les paysages culturels qui ont façonné ces territoires.